A la recherche du temps perdu

Interview avec Robyn Hitchcock par Cathy Viale en 2003

Qui, il y a encore un an, se rappelait des Garçons Moux, groupe pop de Cambridge qui splitta à l’aube des années 80 après une poignée d’albums, même pas distribués de ce côté-ci de la Manche ? Pourtant bénéficiant à leurs débuts du support d’Elvis Costello et de Nick Lowe, tout aurait du marcher comme sur des roulettes.

Pas assez sucrés pour être vraiment britpop, pas assez débraillés pour être punk, pas assez lookés pour être récupérés par un mouvement quelconque, pas engagés, pas faciles ... the Soft Boys se sont vite retrouvés dans le no man’s land des groupes inclassables que la presse ignore, et le public aussi, par ricoché. Pourtant The Soft Boys savaient emmener leurs auditeurs au 7ème ciel d’une pop psychédélique riche et lumineuse, semblant être les seuls à avoir trouvé les clés de ce "Kingdom of love" que nous recherchons tous. Mais le voyage pouvait se terminer dans les "Rock’n’roll toilet" où ils nous jetaient, forcés de fuir par des égouts jonchés de cadavres gluants de poissons morts et de crustacés, poursuivis par cet écho entêtant et inquiétant "I wanna destroy you".

Et de fait The Soft Boys furent détruits par la mode et le punk, avant même d’avoir foulé le continent. Mais Robyn Hitchcock, Kimberley Rew, Matthew Seligman et Morris Windsor ne tombèrent pas pour autant dans la dope, le stupre et la musak. Si les lecteurs fidèles d’Abus ont pu suivre régulièrement depuis 1987 la carrière prolifique de Robyn, avec et sans ses Egyptians dont Morris Windsor, d'autres ont certainement entendu parler de Katrina and the Waves dans une presse moins spécialisée, avant que Kimberley se concentre sur une carrière solo. Matthew Seligman a travaillé avec quelques groupes obscurs et des stars internationales avant de délaisser les salles de concerts au profit de palais de justice, plus sonores et moins enfumés. Mais on n’échappe pas comme ça à son destin de garçon moux, et Matthew a du se remettre à la basse pour que les Soft Boys renaissent de leurs cendres et nous offrent ce "Nextdoorland" qui, 22 ans après le classique "Underwater Moonlight", prouve qu'ils sont loin d'avoir tout dit.

Depuis 1994, vous jouez ensemble de temps en temps en concerts. Quand l’idée de réenregistrer un album sous le nom des Soft Boys est elle vraiment apparue ?

Robyn  : Quand "Underwater Moonlight" a été réédité par Matador en 2001, nous avons tourné un peu pour le promouvoir. Nous n’avions jamais joué aux USA en temps que Soft Boys. En fait nous n’avions joué nulle part hors d’Angleterre. Les Soft Boys était un très petit souris d’ensemble très misérable* durant sa vraie vie. C’est quand nous avons suivi des carrières solo, que nous avons eu un peu de succès. Maintenant que nous sommes un peu plus établis, nous avons enfin assez d’argent pour remonter les Soft Boys. Donc nous avons répété et j’ai apporté de nouvelles chansons à ces grands musiciens que sont Kimberley, Morris et Matthew pour garder l’intérêt de l’aventure vif. C’était plus excitant que jouer "I wanna destroy you" pour des gens qui étaient trop jeunes pour l’avoir connue à l’époque où elle a été écrite. Nous avons donc préparé "Nextdoorland" sur tout 2001, et il est sorti l’an dernier.

 

Toutes les chansons sont écrites par toi, sauf "I love Lucy" et "Strings". Cette dernière est la plus étrange de l’album, très dans l’esprit de "A can of Bees", le premier album des SB.

: Certaines chansons te viennent d’un coup, d’autres restent longtemps à l’état de construction avant d’apparaître du chaos. "Strings" est une sorte d’improvisation mise en forme sur laquelle j’ai écrit des paroles inspirées par le 11 septembre. J’y ai collé au milieu ces mots de G. Bush qui à l’époque a déclaré partir en chasse contre le mal. J’ai dit alors que le mal est notre ennemi. La 3 ème guerre mondiale a éclaté et nous avons du terminer l’album, comme toujours.

 

Même si "I love Lucy" est plutôt un instrumental, il y a ces petites notes à la fin où vous répétez : “ je veux qu’on me ramène à notre époque, j’aime Lucy, mais elle est partie. ” Est ce une référence à "Lucy in the sky with diamonds" ?

: L’idée est séduisante… Mais elle est partie définitivement.

 

Est ce une manière de dire aux fans des SB, que vous n’êtes pas une réunion de vieux musiciens qui se rappellent le bon vieux temps mais un groupe actif avec un nouvel album et de nouvelles chansons ?

R : Ces choses sont complètement inconscientes. Rien n’est délibéré mais tu sais quand c’est faux. Tu as donc raison . En fait "I love Lucy" devait commencer en mono pour passer en stéréo grâce à un bruit de déchirement qui devait traduire en son : voilà où nous étions à l’époque et voilà où nous sommes aujourd’hui. Mais nous avons perdu confiance dans cette idée et nous ne l’avons pas reprise sur "Nextdoorland".

 

Nous autres français avons l‘habitude que tu inventes des mots et des expressions à ta façon. Que veut dire donc "la Cherité" pour toi ?

: Rien, comme la plupart de mes chansons d’ailleurs. Je m’assieds et je chante. Je laisse le cerveau vide, il y a rien là-dedans, personne, ils sont tous sortis comme pour laisser la piste de course vide. Mais Morris m’a dit La Cherité se rapporte à la personne que tu chéris, que tu désires donc la chanson doit parler d’amour.

Morris  : Oui, mais je n’ai jamais dit que ce mot existait.

R  : Mais il y avait un couple en 1972 à Cambridge qui s’appelait Pat et Virginie Lacherité avec qui on a fumé quelques joints. Ce sont les premières personnes que j’ai rencontrées et qui nous interdisaient de fumer dans la maison : le shit oui, le tabac, non. (s’en suit une longue digression sur le sujet, les hippies et des souvenirs communs lorsqu’ils étaient tous à Cambridge ndla) Mais la chanson ne parle pas d’eux.

 

La pochette a été réalisée par Lal, ta sœur. Ce couple de squelettes au lit semble faire référence au vieux couple dans les rochers qu’on voit sur la pochette de "Underwater Moonlight".

R  : C’est très anglais : deux morts prenant le thé au lit ! C’est déjà elle qui avait réalisé la mise en scène des personnages de la pochette de "Underwater Moonlight". George , son ex-mari a réalisé les photos. Ruby, la fille de Lal a participé à l’élaboration du tableau du verso et chante sur "Lions and Tigers" Cela faisait longtemps qu’on ne s’était pas tous retrouvés ensemble, c’était donc l’occasion de réunir toute la famille autour d’un projet commun.

 

Le verso vous représente tous autour d’une table, comme la pochette de "Groovy Decay" où tu es mis en scène avec une nature morte et des squelettes. (pour info, le vinyl posé devant Kim est "Underwater Moonlight". Ndla)

R  : Cela prouve que nous continuons à avoir les mêmes fantasmes et que nous ne renouvelons pas beaucoup. (rires)

Michelle(amie, muse et graphiste de Robyn)  : Comme ils ont toujours l’air figé lors des séances de photos, j’ai pensé aller plus loin dans la pause et reproduire un tableau où les gens n’ont vraiment pas l’air naturel. J’ai pensé à ce repas de Caravaggio, avec cette lumière incroyable et ces personnages si sérieux, comme si on les dérangeait dans leur intimité.

 

Pourquoi sors tu systématiquement un album d’outtakes parallèlement aux albums officiels depuis "Moss Elixir" et "Mossy Liquor" ?

R  : J’écris tout le temps et à un moment je sais que les chansons qu’on vient d’enregistrer feront un album. Mais comme nous enregistrons tout ce que j’écris, il y en a plein qui se retrouvent sur le carreau, souvent suffisamment pour faire un autre album. Je n’aime pas les disques trop longs. Depuis la disparition du vinyl, il n’y a plus ce trou après 20 minutes pour tourner le disque, ou pour le remettre. Tu traverses maintenant 45 à 70 minutes d’un trait, c’est trop long ! Pour moi les disques doivent rester courts. Quelle longueur fait "Pet Sounds", Morris ? (s’en suit toute une discussion sur le disque des Beach Boys, puis ceux des Beatles et les vertus du vinyl par rapport au CD. Ndla)

 

Est ce que Bob Dylan est venu au concert spécial que tu avais organisé en hommage à son concert mythique du Royal Albert Hall en 1971 ? Est ce qu’il a écouté "Robyn sings"(double album dédié entièrement à Dylan) ?

R : Non… J’espère que non. Je ne veux rien avoir à faire avec le méchant Dylan. Je n’ai jamais entendu que de mauvaises histoires sur lui et je préfère ne pas avoir à vérifier si c’est vrai ou non par moi-même. C’est un song writer génial et ses managers sont vraiment super sympa. L’un d’entre eux est en contact professionnel avec David Greenburger qui s’occupe de mon label, les éditions Paf, et de mon site internet. Il s’occupe aussi de la comptabilité de Dylan et cela m’a permis de reprendre toutes ces chansons avec des droits à un tarif très préférentiel. Ils sont tous fans des chansons de Dylan, comme moi et ils savent qu’il peut être humiliant et détruire quelqu’un en quelques mots. Je l’admire trop pour supporter cela. De manière générale, il faut toujours rester loin des gens que l’on admire.

 

Tu as participé à un recueil de nouvelles "Carved in Rock"…

R : Ce ne sont que des musiciens Pete Townsend, Ray Menzareck, Ray Davies, Lou Reed… qui ont écrit des histoires sur la vie de groupe. Ce ne sont pas des anecdotes réelles, mais plutôt des fictions qui se passent dans le milieu du rock. J’ai écrit un truc sur une tournée aux USA dans les années 80. Il y a aussi un petit passage qui se déroule dans une ferme en Normandie…

 

Tu sors un nouvel album acoustique "Luxor" bientôt.

R  : J’ai écrit ces chansons en 2001 en parallèle aux chansons de "Nextdoorland". Toutes celles qui étaient trop acoustique pour les Soft Boys, je les ai enregistrées pour cet album. J’ai tout fait moi-même, à part un morceau avec Jon Brion. C’est dans la même veine que "Eye" ou "Moss Elixir". Il fait 47 minutes, c’est peut être un peu long...

 

C’est la première fois que vous jouez tous ensemble en France. C’est un événement pour tous les fans français des Soft Boys dont certains ont fait le voyage jusqu’à Paris . Et pourtant l’un d’entre vous a manqué le rendez-vous. Pourquoi ?

R : Matthew est avocat et il avait un procès important aujourd’hui. Il n’a pas pu se libérer à temps pour prendre un avion. Mais nous avions le sentiment depuis plusieurs jours qu’il ne pourrait pas venir. Lee, qui est bassiste et nous accompagne depuis 1978, a commencé à apprendre quelques morceaux, il y a quelques semaines. Nous avons joué avec Lee et Kimberley à une fête et ça s’est très bien passé. Matthew et Lee ont répété ensemble la semaine dernière. Mais nous pensions encore que Matthew pourrait venir, quitte à arriver en plein milieu du set et prendre la basse des mains de Lee. Mais à 17h, les horaires ne lui laissaient même pas l’illusion de pouvoir faire cela donc pour elle c’est un grand soir.

 

Et pour les dizaines de fans transits, cette ouverture du festival d’Aden fut un grand soir aussi. Trop court (50 minutes !), mais quel bonheur ! Celui de Lee d’abord qui souriait de plus en plus au fur et à mesure qu’elle se rendait compte que tout roulait parfaitement et qu’elle se détendait. La complicité de Robyn et Kimberley et de leurs guitares qui se répondent, s’entremêlent, se défient a atteint son apogée sur le long final de "Mr Kennedy", l’un des meilleurs morceaux de "Nextdoorland". Bridé par le format groupe et le temps, Robyn a été d’une sobriété exemplaire… mais il n’a pas pu s’empêcher de faire une longue digression sur "Underwater Moonlight" en référence à la tenture de fond de scène de Badly Drawn Boy qui demandait : “ Have you fed the fish ? ” Du coup pas de temps pour l’hymne punk "Rock’n’roll toilet" pour cause de timing festivalier. Mais à voir certains jeunes fans de Badly Drawn Boy applaudir et sourire aux anges, les Soft Boys ont prouvé malgré leurs cheveux blancs qu’ils forment un groupe, moderne, frais et à l’aise dans le paysage rock d’aujourd’hui, à l’opposé des reformations nauséabondes de vieux musiciens en mal de billets verts à mettre dans leur soupe.

 

Cathimini

 

* en français dans le texte

 

"Nextdoorland" CD (Matador/Beggars Banquet/Naïve)

"Side Three" CD (Editions Paf !) disponible sur www.thesoftboys.com

"Robyn sings" CD (Editions Paf !) disponible sur www.robynhitchcock.com