Guy Clark
avec Verlon Thompson

Mardi 23 & Mercredi 24 Juillet 2002

C'est un des plus grands songwriters de la scène texane qui vient nous rend visite. Respecté pour une oeuvre à la fois poétique et réaliste. Des études à l'université de Houston lui permettent de rencontrer quelques musiciens déterminants : Townes Van Zandt, John Lomax et Eric Taylor. Mais c'est grace aux musiciens de blues tels que Lightnin' Hopkins et Mance Lipscomb que Guy commence écrire des chansons et jouer dans les clubs et coffee shops de Houston. En 1971 ses chansons sont remarquées par des éditeurs à Nashville et bientôt il peut vivre plutôt bien sur les royalties générés par des versions de ses chansons enregistrées par Johnny Cash , Ricky Skaggs ,George Strait, Rodney Crowell, Vince Gill, Jerry Jeff Walker, Waylon Jennnings, Emmy Lou …. j'en passe… Son nom, comme celle de Townes, a été cité lors de presque tous les concerts que nous avons eu à l'HdN c'est donc dans la logique des choses que le maître lui même joue sur la même scène que ses élèves… Mary Gauthier, Eric Taylor, Sid Griffin, Bob Neuwirth, Peter Rowan, Peter Case, Steve James, Chris Smither, Stacey Earle….

Sylvain Rosenthal a écrit dans Nova Mag
A Guy named Clark
Plus que jamais, la programmation hors pair du lieu tient d'avantage d'une concordance d'amitié et/ou de hasard que du moindre planning de tour-manager. Pour qui une telle date, en plein été, serait quasi suicidaire, de surcroît quand il s'agit de Guy Clark, haute figure du genre, presque inconnue du branché parisien moyen, mais invité vedette du country music festival de Craponne sur Loire. Et surtout à l'image du mentor Townes van Zandt, des confrères Jerry Jeff Walker ou David Alan Coe ou des disciples Joe Ely ou Steve Young, une jeune (à peine 61 ans) mais véritable légende texane du song-writing, le vrai qui depuis vingt et moins de dix disques, alimente le répertoire tant des certains suscités que de Johnny Cash, Lyle Lovett ou Emmylou Harris, tout en comblant autant des hippies tenaces que des nerds, les grungo alternatifs, les routiers rednecks-piliers de bouges, les (proches) outlaws de l'éperon nashvillien ou encore... tout U2. Et ce en distillant avec une rare grâce d'orfèvre l'habituel bestiaire écorché du quotidien le plus tendre comme le plus douloureux, saisi avec comme seules armes une (voire deux) guitares et surtout son cœur, livre à vif.

Olivier Nuc a écrit dans Aden
Songwriter admiré par ses paires, héritier légitime de TVZ, ce texan n'aura que trop peu été sous le feu des projecteurs au cours de sa longue et prolifique carrière. Puisant dans large palette des musiques américaines, du cajun au hillbilly, en passant par le bluegrass et le blues. GC confectionne des chansons personnelles et souvent sombres, qui ont toujours privilégié l'émotion plutôt que la perfection formelle. d'où peut-être ce manque de notoriété au sein de la scène de Nashville, où on conçoit trop souvent la musique selon des standards bien calibrés. Aux derniers nouvelles, la venue de ce grand bonhomme devait malheureusement sonner le glas des concerts acoustiques de l'HdN après cinq saisons qui auront vu l'excellence côtoyer la perfection.

Et Bruno Juffin dans les Inrockuptibles 22 nov. 1995
On se défaussera du mot d'entrée, Guy Clark étant bien né tout à l'ouest du Texas, en 1941. De là à en faire l'unique clef des mystères d'une musique fugueuse, voilée par quelques préceptes donnés en pâture aux curieux... "Il faut écrire à propos de ce qu'on connaît. Avec un crayon et une grosse gomme." Opaque, la modestie. Floue, la légende. Guy Clark, songwriter adulé par ses pairs, n'a guère alimenté la rubrique faits divers des gazettes de Nashville ou Austin, ni le mythe du troubadour tragique, qui de Hank Williams à Steve Earle ne cesse d'épater les pieds tendres farauds dans leurs premières santiags. Pas de plus-value morbide : sa musique, pour gorgée d'émotion qu'elle soit, s'interdit le désespoir plombé. Moins immédiatement saisissantes que celles de son mentor Townes Van Zandt, dans lesquelles l'effroi enlace la beauté, ses chansons, superbes de nostalgie, se refusent à prendre le deuil la folie charbonneuse y est bannie, la dinguerie, douce ou amoureuse, y prend allégrement ses aises (Fool on the roof, Fools for each other, Fool in the mirror). A l'inspiration hallucinée, Guy Clark préfère le perfectionnisme intraitable, nourri d'un robuste appétit pour les saveurs d'un terroir où les genres fricotent gaillardement. Se jouant du bon sens et autres camisoles, les trois étonnants albums enfin réédités sur les deux CD de Craftsman (Guy Clark, 1978 ; The South coast of Texas, 1981 ; Better days, 1983) sont d'humeur nomade et gourmande : un refrain cajun y fait du gringue à des harmonies mexicaines (The South coast of Texas), le reggae déboussole le hillbilly (Voilà, an American dream), le ragtime grise le blue-grass (Homegrown tomatoes), JJ Cale chope la danse de Saint-Guy (Who do you think you are) et le Don't take it too bad de Townes Van Zandt est revigoré par un voluptueux piano tout droit sorti des splendeurs enregistrées à Muscle Shoals par Aretha Franklin. Réjouissant œcuménisme, qui jamais ne vire au salmigondis. La miraculeuse marquetterie des chansons de Guy Clark donne à l'argot des roadhouses et des rodéos des grâces que l'académie ignore. Ici, le moindre boogie a une élégance de menuet. Paroles ciselées, mélodies aérées, ces chansons ont fait de belles carrières, mais chantées par des professionnels de la profession. Le fumet déroutant des disques de Guy Clark a toujours laissé froids ceux qui n'attendent des musiques du Texas et du Tennessee que de rassurantes rations de primitivisme pasteurisé, fatalement rebutés par les malicieuses équivoques d'Uncertain Texas.

Guy Clark

Ce type-là affiche une manie déplorable : il est incapable de composer une mélodie qui ne se transforme immédiatement en standard. «Pourtant, quand j'écris une chanson, se défend-il, je ne me pose jamais la question de savoir si celle-ci va convenir à tel ou tel interprète. Je compose avant tout pour moi. Maintenant, si quelqu'un décide de reprendre un de mes titres, je ne vais pas me plaindre. J'en suis même plutôt flatté.»

Aussi la plupart de ses chansons sont-elles plus connues dans les innombrables versions qu'en ont données ses épigones que sous leur format original. Objet d'un véritable culte dans l'univers des songwriters, Guy Clark (61 ans) constitue en effet un inépuisable réservoir pour ses confrères countrymen : Bobby Bare (Let Him Roll, New Cut Road...), Johnny Cash (Texas 1947, The Last Gunfighter Ballad...), Jerry Jeff Walker (L. A. Freeway), Johnny Rodriguez (Fools For Each Other), Ricky Skaggs (Heartbroke), The Highwaymen ou même Walter Brennan (Desperados Waiting for a Train), etc. Probablement à cause des thèmes spleenétiques qu'il se plaît à aborder tout au long de ses couplets désenchantés.

Façon Kristofferson. Guy Clark se révèle en effet essentiellement préoccupé par la situation des paumés, alcooliques, prostituées et autres solitaires désabusés, toutes ces petites gens entrant dans la catégorie loser qu'il aime à dépeindre avec une sensibilité et une justesse de ton à rapprocher de celles déployées par le maître du genre : Kris Kristofferson, parolier régulièrement encensé par Bob Dylan et Leonard Cohen. Comme l'ancien acteur fétiche de Sam Peckinpah, pur Texan lui aussi (Clark est né à Rockport, Kristofferson à Brownsville), Guy Clark réhabilite ces perdants programmés en leur offrant, le temps d'une ballade obsédante, dignité et intégrité. Magnanimité dont on soupçonne qu'elle remonte à son enfance passée à Monahans, auprès de sa grand-mère propriétaire d'un garni pittoresque, fréquenté par des pensionnaires séniles ou atrabilaires.

A l'époque, Guy Clark, pas trop maladroit à la guitare sèche, se rêve en simple exécutant folkeux. Il pousse ainsi jusqu'à Houston afin d'arpéger quelques classiques acoustiques dans les clubs spécialisés. Jusqu'à ce qu'il croise la route de celui qui va devenir à la fois sa source d'inspiration majeure et l'un de ses plus chers amis, le mutique Townes Van Zandt : «C'est en prenant exemple sur lui que je me suis mis à l'écriture, et il n'a dès lors plus cessé de m'encourager à poursuivre dans cette voie. Jerry Jeff Walker traînait aussi dans les parages à ce moment-là. Nous nous retrouvions souvent dans les mêmes bistrots prêts à accueillir le genre de musique que nous défendions ; laquelle se voulait très influencée par ce qui se passait à Austin.»

Aura. Austin, ville universitaire texane qui présente la particularité de stocker la plus grande collection mondiale de partitions de musique contemporaine, est alors surtout connue pour le rôle qu'elle a joué dans l'évolution de la country. Puisque c'est au sein de ce bastion tex-mex qu'a germé le célèbre mouvement outlaw (appelé à donner naissance au rock redneck ­ Greezy Wheels, Calico, Leon Russell), mené par quelques trublions notoires, tels Willie Nelson, Waylon Jennings et Tompall Glaser, en réaction à l'hégémonie économico-musicale de Nashville, où, depuis, dit-on, les chanteurs texans ont gardé mauvaise presse.

C'est là néanmoins que Guy Clark, après un bref séjour à Los Angeles, enregistre, pour RCA en 1975, son premier disque, Old n° 1, qui comprend déjà une demi-douzaine de chefs-d'oeuvre, dont L. A. Freeway, Texas 1947 et Desperados Waiting for a Train. Celui-ci obtient pourtant un succès commercial mitigé, tout en garantissant un indiscutable label qualité à son signataire. A propos duquel Jerry Jeff Walker affirme alors : «Il suffit à Guy de fermer les yeux pour ressusciter lieux et visages connus depuis toujours, avec pour fond musical une guitare, un violon ou un juke-box de Rockport dévidant ses histoires.» «J'écris sur le Texas parce que c'est de là que je viens, précise l'intéressé. Et comme cet Etat, mes chansons possèdent certaines qualités impossibles à définir précisément.»

Terre et bois. Texas Coo kin' (1976), son deuxième album, assied définitivement sa réputation d'auteur exceptionnel, mais n'élargit pas pour autant le cercle de ses auditeurs. Lâché par sa compagnie phonographique, Guy Clark quitte donc Nashville pour Austin, qui lui offre un environnement plus propice à sa sensibilité et l'occasion de cultiver son lopin de terre, voire de travailler le bois, deux activités qui l'ont toujours passionné (il a sévi un temps comme menuisier).

A des années-lumière de cette notoriété qui devrait être la sienne, Guy Clark continue de graver épisodiquement des albums précieux souvent malaisés à se procurer (la sortie du prochain, The Dark, est annoncée pour septembre), à imprimer sa forte personnalité sur une scène musicale texane toujours aussi active (il a été l'un des premiers à repérer James McMurtry et Lyle Lovett), et à tourner sur le mode semi-acoustique, le plus délicat à maîtriser. «Car, assure-t-il, lorsque l'on se retrouve seul avec son instrument, il est impossible de gruger les gens.» Ce qui ne doit guère le perturber. Guy Clark, déjà réputé pour son perfectionnisme et sa méticulosité, pouvant se flatter de posséder une autre qualité rare : de l'avis général, il ne sait pas tricher.

Serge Loupien Libération 23/7/2002